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La couleur, c’est le violet.

La musique, c’est la salsa.

L’odeur, c’est celle de la saucisse grillée.

Le décor, c’est Portobelo, une petite ville endormie sur la mer des Caraïbes, qui compte moins de 2000 habitants. Trois auberges offrent une soixantaine de lits aux rares touristes venus s’égarer ici.

Et pourtant, ils sont plus de 20.000 aujourd’hui. Ils sont venus en pèlerins, pour prier le Christ Noir, el Cristo Negro, que l’on fête annuellement le 21 octobre. La plupart d’entre eux sont venus à pied de Colon à une quarantaine de km d’ici, les premiers il y a quelques jours, la majorité depuis hier. Toute la nuit durant ils arrivent, titubant, hébétés, un cierge à la main pour les uns, portant un Cristo Negro miniature pour les autres. Beaucoup portent des longues robes mauves, richement brodées.

Et puis il y les autres. Ils couvrent le dernier km à quatre pattes, à genoux, voire en rampant sur le dos. Ils grimacent, crient, pleurent, chantent, s’écroulent. Devant eux, marchant à reculons, un proche agite devant leurs yeux une statuette du Cristo Negro, qu’ils ne quittent pas des yeux. D’autres personnes les accompagnent, portent des cierges dont ils font tomber la cire brûlante sur leurs dos dénudés.  Ils se ressaisissent, refont quelques mètres, suivent la statuette en grimaçant de douleur, s’écroulent à nouveau. Une fois sur le parvis de l’église San Felipe, le tout  prend des allures dramatiques : ils avancent, puis, comme repoussée par une force mystérieuse reculent, appellent dieu en aide ; crient Naza, Naza ! (Abbréviation pour Cristo Nazareno) La foule les supporte, applaudit scande No hay dolor,  no hay dolor ! (Il n’y a pas de douleur) Enfin ils s’effondrent devant la statue du Cristo Negro, qui porte sa croix sur une estrade surélevée. Ils lui crient leur dévouement, leurs malheurs, leur fidélité, leurs vœux.

Je suis désolé, mais j’ai l’impression qu’il y a beaucoup de show dans tout cela. Dès qu’ils sentent l’œil de ma caméra posé sur eux, ils renchérissent, souffrent, grimacent et s’effondrent de plus belle. Et puis cette odeur de saucisses, cette musique de salsa à tue-oreilles, tout cela ne fait pas très sérieux, voire bizarre. Je suis sur, que faire un km ainsi doit  être douloureux, mais, à part un seul pèlerin, que j’ai vu effectivement faire tout le trajet sur ses genoux ensanglantés, personne ne semble vraiment porter des séquelles de son dernier kilomètre.

A Lhassa, au Tibet, j’ai vu trois jeunes rentrants d’un pèlerinage autour du Mont Kailash après trois années passées a ramper par terre. Et bien, croyez moi, la ferveur que j’ai vue dans les yeux de ceux-là n’a rien à voir avec le spectacle que l’on offre ici.

Même chose pour des musulmanes, voilées et toutes de noir vêtues en pleurs devant le tombeau de l’imam Khomeiny, à Mashad en Iran.

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Cela c’était hier, ce matin, et cet après-midi.

Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Il est plus de minuit, et je viens de retourner de la procession qui clôture le pèlerinage

Plus de salsa, même les odeurs de saucisse dérangent moins.

J’ai réussi à me faufiler dans l’église, pour assister à  la messe de clôture, et au début de la procession. Et maintenant tout est différent.

L’hystérie de masse, je l’ai connue une fois jusqu’ici ; aujourd’hui c’était la deuxième. C’est facile d`’utiliser des clichés comme : le plus grand, le plus impressionnant, etc etc. Ce soir était assurément un des moments forts de ma vie. La ferveur religieuse, maintenant je l’ai vue, la vraie. Ce n’est pas comme dans les haut-lieux religieux d’Europe ; ici c’est l’Amérique latine. Alors on chante et on crie haut et fort. A huit heures pile, quelque 80 hommes ont soulevé la lourde estrade portant le christ, et, en se balançant au rythme des tambours et fanfares, ont entamé la procession autour de Portobelo.  A tout bout de champs des cris, comme Viva el Cristo Negro, ou Viva el Naza, repris en chœur par la foule, de plus en plus sous l’emprise de la ferveur collective. Au devant, des dizaines de pèlerins, en reculant, se balancent au rythme de la musique avec leurs Christs miniature. Suivis par l’estrade où est posé le Christ portant sa croix, ensuite la fanfare et une foule de fidèles de plus en plus dense en délire ; le tout encadré par des policiers qui ont énormément de mal à contrôler la foule. Beaucoup de fidèles portent des cierges. Mais on ne prie pas ; on suit, et on se balance au rythme de la musique, lente, toujours la même ; huit mesures se répétant indéfiniment.

Il n’a pas plu aujourd’hui, et la chaleur était torride. Des voix clamant «  Agua, Agua » s’élèvent. Puis la pluie commence à tomber, doucement d’abord, de plus en plus dense ensuite. Il n’en faut pas plus pour crier au miracle ; la ferveur redouble, les cris aussi. Bon, on est en pleine saison de pluies, il  ne faut pas exagérer quand même. En plein milieu du cortège, passant presque inaperçus, des derniers pèlerins à genoux finissent leur voyage, toujours nombreux, mais passant presque inaperçus maintenant ; ils gênent presque. Du coup, leurs mouvements sont plus naturels, moins théâtraux.

Mais ce qu’il convient de remarquer, et ceci est intéressant pour nous Luxembourgeois : Contrairement à la procession dansante d’Echternach, (Qui est tout de même candidate à être classée au patrimoine mondial culturel de l’Unesco), et où les belles traditions se perdent, ici on danse vraiment encore : trois pas en avant et deux pas en arrière. Il aura fallu 4 heures au cortège pour faire le tout du village, soit couvrir un seul kilomètre.

Un feu d’artifice clôture le tout. Il est minuit, on enlève ses robes et on les entasse devant l’église en guise d’offrande.

Personne ne sait vraiment d’où vient ce Christ noir. Les légendes l’entourant sont nombreuses. Mais on s’accorde pour dire qu’il vient d’Espagne, et qu’un jour il a échoué ici, sur la plage de Portobelo. Le reste est du domaine des mythes et légendes.

L’une raconte, qu’un bateau, avec la lourde statue à bord a vainement tenté de quitter le port. Par cinq fois, la mer l’a repoussé, mettant en danger hommes et vaisseau. Pour ne pas sombrer corps et âme, l’équipage a jeté par-dessus bord le statue du Christ.

Une autre légende dit que la statue a été emmenée ici par erreur, mais que chaque fois qu’on voulait l’emmener à sa vraie destination, la mer a repoussé le bateau au port. Les habitants de Portobelo, voyant la une force divine en ont déduit que le Christ Noir voulait rester dans leur ville.